Billet d’opinion : la crise, et après ?

Posted on 9 mars 2011 par

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Nous publions ici un billet écrit par Bibiane Fréché et Vincent Vandenberg, les anciens représentants du corps scientifique au bureau de la Faculté de Philosophie et Lettres, et auquel nous souscrivons largement.

Durant l’automne 2010, à compter de la démission historique du recteur, l’Université libre de Bruxelles a vécu au rythme d’une crise de régime alimentée par des rancoeurs longtemps accumulées, des aspirations démocratiques a priori légitimes, des ambitions diverses et bien d’autres motivations plus ou moins avouables. Cette période a vu une partie de la communauté universitaire se réapproprier un droit à la parole qu’elle semblait avoir délaissé, voire craint. Depuis trop longtemps, informations et opinions ne circulaient en effet qu’à demi-mot dans les couloirs de l’Université. Les rapports de force déséquilibrés entre corps étaient, sont et seront une composante insoluble de la démocratie interne à l’institution, mais l’automne 2010 a montré que la communauté universitaire, par-delà les corps, était capable d’exprimer librement ses opinions, ses attentes, ses objectifs. Et cela contre et malgré certains élus et dirigeants qui n’ont pourtant pas ménagé leurs efforts pour étouffer la contestation. Le libre examen, souvent promu, enfin pratiqué ?

L’heure d’un bilan ?

La crise est une chose, la lutte pour les postes-clés de l’Université en est une autre. Pour ce second aspect, vainqueurs et perdants sont aisément identifiables. Et la grande majorité de la communauté universitaire a poussé un « ouf » de soulagement à l’annonce des résultats. Mais quel est le bilan de la crise elle-même, qui va bien au-delà d’un changement de règne ? Le corps académique s’est mobilisé comme jamais auparavant, dans une certaine cohésion qui plus est, mais a-t-il tiré toutes les leçons du désintérêt de nombre de ses membres pour la gestion de l’institution ? Le corps scientifique s’est également mobilisé par-delà les frontières facultaires mais l’a fait en totale opposition avec sa représentation au sein du Conseil d’administration, qui, déjà moribonde, ne s’exprime plus guère en cette instance qu’en son nom propre. Le PATG a également connu son lot de mobilisations et divisions. Quant aux étudiants, ils ont, dans leur immense majorité, royalement ignoré ces événements malgré les tentatives désespérées de certains de leurs représentants de les mobiliser sur des slogans faciles et des discours que d’aucuns qualifieraient d’ouvertement manipulateurs.

Aujourd’hui, où en est-on ? Soyons justes : des changements radicaux se sont opérés en quelques semaines. Un nouveau recteur et un nouveau duo présidentiel ont été confortablement élus et sont bien décidés à travailler en équipe, avec des projets explicites ; c’est déjà une révolution. Pour le reste toutefois, les acteurs de la pièce n’ont guère changé. Les élections anticipées au Conseil d’administration, tant réclamées, n’ont pas eu lieu. D’ici janvier 2012, quelle piètre représentation pour les scientifiques et les étudiants notamment, avec une Interfac décapitée et dépouillée d’une bonne part de sa légitimité. Entendons-nous bien : ce que ses leaders ont fait de l’Interfac est une chose, ce qui a poussé à sa mise en place et encouragé son succès électoral en est une autre. Les limites de la démocratie interne, la difficulté à faire entendre sa voix, les frustrations sont toujours présentes et le seront plus que jamais pour de longs mois. La crise a enflammé les esprits un temps, son intensité s’est ensuite apaisée faute de combattants, mais ses causes profondes n’ont absolument pas disparu. L’absence d’inflexions volontaristes dans la communication interne et la gestion des ressources humaines de l’Université, notamment, ne pourraient que nourrir la masse de tensions et désenchantements accumulés qu’a exploitée l’Interfac.

Une représentation pour le corps scientifique ?

Mais ne croyons pas pour autant naïvement que l’Interfac a épuisé ses ressources. Ayant échoué à installer sa figure tutélaire sur le siège présidentiel, elle se relève péniblement. En son centre reste le porte-parole de la délégation du corps scientifique au Conseil d’administration et trois colistiers, dont l’action et l’attitude ont nourri depuis un an un flot continu de critiques de la part de ceux-là même qui leur ont accordé leur voix au moment des élections de décembre 2009. Comment en est-on arrivés là ? Rétroactes. Élus sur un programme à forte connotation démocratique, ils s’installent d’emblée dans une logique majoritaire et hégémonique, instaurant un climat détestable au sein du Conseil d’administration, entretenu par la mésentente notoire entre recteur et présidence. Dès les premières semaines de leur mandat, ils entrent en conflit avec une part importante de leur base en voulant imposer leur contrôle total sur le processus de consultation des mandataires du FNRS et la communication de ses résultats. Peu de temps après, dans un climat permanent de victimisation de leur porte-parole, ils refusent un débat éthique sur l’opportunité de sa présence au premier plan après sa promotion au statut d’académique, qui a elle-même fait couler beaucoup d’encre et de salive. Puis se déclenche la crise : entre autres choses, l’incapacité totale de la délégation à expliquer quelles motivations l’amena à rejeter la proposition de nomination d’un vice-recteur (si ce n’est par l’invocation effarante d’un compte d’occurrences sur Google !) jette un discrédit complet sur leur indépendance de jugement. Leur implication dans la campagne de désinformation qui accompagne ces événements (mails lénifiants envoyés par les canaux officiels, caricatures de la situation dans la presse, etc.) achève de creuser le fossé avec leur électorat. Enfin, point culminant, ils convoquent une assemblée générale du corps scientifique qui, après avoir entendu ses élus et fait face à leur incapacité à expliquer leurs prises de position, vote à une écrasante majorité un texte réclamant leur démission, resté depuis lors sans réponse. La même assemblée verra le porte-parole de la délégation clamer haut et fort qu’il ne serait pas candidat à la vice-présidence de l’Université en janvier 2011 : une subtilité sémantique dut échapper à son auditoire qui le vit bel et bien parmi les candidats à cette élection…

Nous parlions donc d’éthique… A présent, il semble que la délégation du corps scientifique ergote à l’idée qu’un collègue puisse être élu afin d’occuper le siège laissé vacant en son sein par de trop nombreuses défections, sous prétexte d’énièmes tergiversations juridiques. L’interprétation des règlements internes est en effet devenue une discipline particulièrement prisée par nos élus. La maladie procédurière a gangrené des instances qui ont oublié que leur rôle était de réfléchir, entendre, dialoguer, proposer, communiquer pour le bien de tous et en adéquation avec des principes éthiques partagés. Juristes et avocats n’ont pas manqué de travail ces derniers mois, pour le plus grand plaisir des amateurs de blocages en tous genres. Résultat pour la délégation du corps scientifique : sur les dix élus originels, quatre (!) ont démissionné et deux se sont distanciés de l’Interfac, qui conserve malgré tout, par le jeu des règlements, trois des quatre voix du corps scientifique au Conseil d’administration. Il serait inacceptable pour la communauté universitaire que le siège vacant ne soit pas remis en jeu au travers d’un processus électoral rapide. Un siège, bien peu de choses en comparaison avec les demandes répétées de démission générale… Entre-temps, c’est le corps scientifique tout entier qui fait les frais de cette impasse : dans les faits, les relais qui lui permettent de se faire entendre se sont réduits comme peau de chagrin.

Et pour l’avenir ?

C’est pourquoi il importe de rappeler aux autorités universitaires, recteur et président nouvellement élus, qu’ils disposent d’interlocuteurs au sein du corps scientifique : tous ceux qui, dans les Facultés, ont été élus pour siéger dans les Bureaux et Conseils facultaires et effectuent de leur mieux un travail souvent ingrat mais constructif auprès des autorités « locales ». Ces acteurs de la vie universitaire sont plus que jamais porteurs de légitimité électorale au sein du corps scientifique : certes ils ne disposent pas d’un droit de vote au Conseil d’administration, certes ils ne se targuent pas d’une cohésion partisane qui occulte les divergences d’opinions, mais c’est par eux que peuvent passer les indispensables discussions sur l’avenir, la carrière, les conditions et modes de travail, l’encadrement, etc. du corps scientifique. Ces questions dépassent largement l’éphémère règne de l’Interfac et doivent être abordées avec ceux qui sont et seront des représentants davantage préoccupés par le corps scientifique que par les jeux politiques ou juridiques, via des débats ouverts, des discussions de fond, des projets audacieux – Toutes choses qui manquent cruellement à l’heure actuelle.

Le blog, celui-ci ou un autre, peut constituer un outil précieux en tant que lieu d’échange informel, en tant qu’espace où peuvent se rencontrer des chercheurs issus de laboratoires très divers, sciences exactes ou humaines, réunis par leur appartenance au corps scientifique. A terme, on ne peut qu’appeler de nos vœux la mise en place d’une arborescence de blogs, un par Faculté, Institut ou École, directement accessibles depuis et renvoyant vers un blog général dédié aux questions qui touchent à l’ensemble de l’Université. On sait que ce système existe ou se développe dans certaines Facultés, en tant que lieu où les chercheurs peuvent s’informer, poser des questions et obtenir des réponses d’autres chercheurs. Développons ce système, relions les initiatives isolées, créons ce lieu qui par sa souplesse d’utilisation pourrait combler l’abyssal déficit en termes de communication, d’échange, de débat, de réflexion et de liberté de ton au sein de notre Alma Mater.

Bibiane Fréché & Vincent Vandenberg

Anciens représentants du corps scientifique au bureau de la Faculté de Philosophie et Lettres

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Posted in: Actualité